Koka & Kobe → retour de résidence

Monter une résidence internationale avec trois musicien·es en situation de handicap demande une énergie hors du commun. Mais lorsque les hôtes créent un réel espace-temps de création, un projet artistique exigeant se concrétise. Anatole Damien nous décrit la résidence japonaise de l’Ensemble Irsahm.
Départ au Japon avec l’Ensemble Irsahm, qui se compose pour ce voyage de Lou Nicaise, Layla Mokhtar, Enzo Banmour et Ben Bertrand, clarinettiste (IRSA). La résidence a lieu au Centre d’Art Yamanami.
Comment rentrer dans la création après un aussi long voyage ? Nous étions fatigués, mais l’accueil était tel que nous l’avons oublié. Quand nous sommes arrivés à Koka, tous les artistes de l’atelier Yamanami étaient alignés devant le centre pour nous accueillir. Le premier soir de résidence, ils nous ont préparé un repas, avec tous les travailleurs et animateurs salariés de l’atelier. C’était un beau moment d’échange. Beaucoup ont chanté des chansons (même Lou !), et nous avons pu gouté quelques sushis, tofu frits et biscuits traditionnels. Ils avaient même apporté quelques bières belges.
Tout au long de la résidence, le Centre nous a nourri et assuré nos transports. Nous avons loué une petite maison de style traditionnel pour la semaine : la pièce principale pouvait être divisée par des panneaux coulissants en bois. Lou, Layla et Sabine dormaient d’un côté, Enzo, Ben et moi de l’autre, tous et toutes sur des futons disposés sur les tatamis. C’était la saison des grenouilles, et toute la région est entourée de rizières. Le soir, nous nous endormions avec le bruit des grenouilles. Au départ, la communication n’était pas si simple, car personne ne parle anglais dans le centre. Mais à l’aide des traducteurs, et surtout avec l’arrivée de Kota (ingénieur du son), et du fait que Lou avait suivi des cours de japonais pendant un an avant, on s’en est finalement très bien sorti.
Le premier jour de résidence, nous nous sommes installés dans la salle d’exposition que Yamanami avait aménagée en studio de musique pour nous, après de nombreux échanges par mail pour convenir de tout ce qu'on aurait besoin. Enceintes, pieds de micros, claviers, cables et amplificateurs avaient été préparés, et il y avait aussi toute une série d’instruments traditionnels que Yamanami nous avait proposer d’amener : un koto, divers percussions en bois, des bols en métal, des flutes en bois et même des instruments de cérémonie bouddhiste.
De son côté, Kota Yamauchi, guitariste professionnel et ingénieur du son, avait préparé tout le matériel d’enregistrement (interface, ordinateur, micros, …). Il s’est donc installé avec nous, et nous avons pu enregistrer quelques premières sessions d’improvisation, en prévision des trois jours à venir où nous avions prévu d’écrire de la musique ensemble. Cette première journée ressemblait ainsi à une sorte d’happening joyeux où tout le monde préparait son matériel, essayait des choses, se rencontrait. Nous avons installé Layla aux percussions, Enzo aux claviers, et Lou au chant. De nombreux artistes de Yamanami venaient et sortaient, créant des situations inattendues et loufoques où nous étions parfois interrompus par les cris d’un artiste résident, ou par des magmas de percussions où il devenait impossible de diriger quoi que ce soit. Même Masato Yamashita, le directeur de Yamanami, s’est invité pour jouer.
Du chaos apparent de ces premières sessions, nous avons pu rencontrer et sélectionner les artistes avec lesquels nous avions alors décider de travailler pour la suite de la résidence. Parmi elles et eux, il y avait Anji, claviériste qui a déjà l’habitude de se produire sur scène, et Mori Masato, un peintre passionné de musiques expérimentales, qui jouait de l’électronique.
Un lieu de création
Nous avions mis énormément d’énergie à faire exister le projet, à le rendre possible. Yamanami, par l’aménagement de l’espace, nous a offert le cadre de travail idéal dont nous avions besoin pour que cette résidence devienne véritablement un lieu de création. Le fait d’avoir de l’espace, d’être bien entourés et accompagnés, a permis de rendre le travail plus possible. Le mardi matin par exemple, Ben a eu l’idée d’écrire une pièce,que nous avons pu alors joué ensemble la journée. Parfois, pendant qu’on arrangeait à deux les parties instrumentales, nos participants pouvaient se reposer en compagnie des autres participants et animateurs de Yamanami. Cet entourage aidait vraiment pour rendre le travail efficace lorsqu’on était tous ensemble.
Trois jours d'enregistrement
Pendant ces trois jours, nous avons travaillé quatre pièces : la composition de Benjamin et trois arrangements sur base d’œuvres existantes, notamment Éric Satie et de Claude Debussy. Nous voulions aller plus loin que le travail d’interprétation, qui avait formé la base de Spaghetti Subtilior. Aussi, le fait d’avoir plus de temps d’enregistrement a permis de plus facilement intégrer les idées des participant·es. En fait, ces matériaux de base étaient suffisamment minimaliste pour laisser des nouvelles idées émerger. C’était un vrai travail exigent d’arrangement et d’écoute pour garder un équilibre avec tous les éléments. Contrairement à Spaghetti Subtilior, ces enregistrements on été fait sans overdub, un travail qui demande beaucoup plus d’attention et de finesse.
Des sessions de travail
Pendant les sessions de travail, tout le monde fait des propositions à partir des compositions de départ. Les musiciens de Yamanami qui jouaient avec nous avaient déjà une expérience solide de la musique. Ils jouaient principalement d’instruments électroniques, guitare et pédales d’effet, sampler, … Cela a vraiment aider à créer des textures sonores originales pour enrichir les arrangements. Anji, de son côté, était capable de produire des nappes harmoniques de synthétiseurs sur à peu près toutes les idées que nous proposions. Il y avait aussi parfois la présence de l’un où l’autre artiste de Yamanami qui passait par là, dont un qui s’était alors inviter sans prévenir lors d’un enregistrement, et que nous avions finalement gardé car cela avait miraculeusement créer quelque chose d’intéressant à ce moment. Ben, qui aune solide expérience dans la musique classique, a vraiment fait un bon travail pour conduire l’ensemble et veiller à ce que le travail reste productif.
Les field recordings
Le Centre Yamanami avait prévu une promenade dans la région avant notre départ. Nous avons visité le sanctuaire shintō d’Aburahi, très connu dans la région, car datant de plus de 1100 ans, et ancien lieu de rassemblement des samouraï et ninjas de Koka. Ensuite, nous avons visité la rivière Yasu. Nous en avons également profité pour réaliser quelques enregistrements d’ambiances (fieldrecording) à l’extérieur.
La Guggenheim House
Kobe, c'était un environnement et un paysage différent. La Guggenheim House est une ancienne maison dans le style occidental de l’ère Meiji (1868 - 1912), à une époque où beaucoup d’architectes étrangers venaient travailler. Malgré son mobilier de bois sombre, elle a un cachet occidental : un première étage, une véranda… Surtout : c’est en bord de mer, mais avec la ligne de chemin de fer qui passe juste à côté, ce qui crée un paysage particulier.
Musicalement, à Kobe, nous avons travaillé avec Otoasobinokai (The Otoasobi Project), un groupe de musique formé de personnes en situation de handicap qui se concentre sur la musique improvisée et expérimentale. Otoasobinokai est célèbre au Japon parce qu’il se produit régulièrement avec le guitariste Otomo Yoshihide. Le groupe comprend plus d’une vingtaine de membres. Dans le groupe, il y aussi Ali Morimoto, qui s’occupe de la programmation musicale à Guggenheim House. Par ailleurs, il a aussi fait des études à l’ERG, et joué dans des groupes à Bruxelles, dont Fan Club Orchestra. C’est pourquoi beaucoup de personnes à Bruxelles le connaissent.
Notre programme prévoyait de participer à un workshop avec Otoasobinokai, et ensuite de réaliser une journée d’enregistrement et de concert avec eux. L’idée d’Otoasobinokai, c’est de laisser émerger des situations de jeu originales via l’improvisation. Leur musique se base sur des textures, des sonorités, des énergies, où chacun.e fait ce qu’il souhaite. On créer des duo, trios, solo, et parfois on joue tous ensemble, et parfois, on créer des enregistrements très beaux. Leur album Oto, produit par Otomo Yoshihide, a aussi été enregistré à Guggenheim House, comme d’autres albums de groupes connus, comme Tape ou Tenniscoats. Leila a joué du tambour, Enzo du clavier et Lou s’est essayée à l’improvisation. De notre côté, nous avons proposé deux pièces, dont une reprise de la mélodie du FamilyMart*, des supérettes que tout le monde connait là-bas et qu’on retrouve partout au japon, avec le 7-eleven.
Encore un peu de patience et de réflexion
Nous voudrions poursuivre ce projet, et aurons maintenant besoin de temps pour finaliser les enregistrements et les sortir sous la forme que l’on souhaite. Nous sommes également en train de terminer la fabrication d’instruments avec le collectif BrutPop en France, dont certains devaient déjà être emmenés avec nous, mais qui ont finalement du rester à Bruxelles. Il faudra donc encore un peu de patience et de réflexion pour que cette soit partagée sous la meilleure forme possible.
* Le carillon à 12 notes de FamilyMart, officiellement intitulé « Melody Chime No. 1 – Daiseikyou » (qui signifie « Grand succès / Prospérité ») a été composé en 1978 par Yasushi Inada. Ce morceau emblématique est en réalité un carillon de sonnette standard (la EC5227WP) fabriquée par Panasonic. Pour l'entendre.
Découvrir l'Ensemble Irsahm et l'album Spaghetti Subtilior.
Des détails sur les lieux et la playlist japonaise ici.
La cassette (réédition) de Spaghetti Subtilior est disponible dans notre boutique.
Cette résidence s'est déroulée grâce au soutien de la Fondation Roi Baudouin.