D'où venons-nous ? → Entretien avec Luc Boulangé

D'où venons-nous ? → Entretien avec Luc Boulangé

Si l’équipe du Créahmbxl vit quotidiennement au cœur d’un tourbillon de création différenciée, c’est parce que Luc Boulangé a perçu le potentiel artistique de personnes neuroatypiques. Du coup, respect et grande émotion à le rencontrer avec sa complice et compagne, Michèle Duchesne. Entretien avec celui qui a toujours refusé le repli.

Créahmbxl : Une question nous traverse très souvent : quelle est l'origine du Créahmbxl, comment vous est venue l’idée de la création en atelier avec des personnes en situation de handicap mental ?

Luc Boulangé : J’ai fait les Beaux-Arts à Saint-Luc. Ensuite, je me suis retrouvé pendant un mois dans une institution de soins à Jauche. Spontanément, j’ai ouvert un atelier d’arts plastiques. Ensuite, tout naturellement, j'ai proposé une exposition des créations. J’ai découvert que chaque personne avait sa personnalité et son univers – à l’époque, on en était encore aux thérapies behavioristes. J’ai alors proposé des formats et des instruments différents aux participant·es pour voir ce qui leur convenait le mieux. C’est comme ça qu’est née la pratique.

Après, j’ai reçu une bourse du Fonds Reine Fabiola pour ouvrir d’autres centres artistiques au sein des établissements qui accueillaient des personnes en situation de handicap mental. J’ai sillonné la Belgique pendant un an. Ce parcours m’a amené dans un centre de jour à Liège où j’ai été embauché pour accompagner un atelier artistique permanent.

Mais j’avais l’idée que les artistes sortent des institutions ou de chez eux et se retrouvent dans un lieu commun qui permettrait une vraie liberté d’action. C’est de ce désir d’indépendance qu’est né le Créahm. Je m’y suis entièrement consacré.

La pratique de l’art en atelier était neuve. A-t-elle été immédiatement reconnue par les défenseurs de l’art brut ?

J’ai été reçu par Michel Thévoz qui considérait que la pratique en atelier ne correspondait pas à la définition de l’art brut que Dubuffet avait donnée.

En 1981, nous avons publié, avec Jean-Luc Lambert, Les autres : expressions artistiques chez les handicapés mentaux. On y développait déjà le fait que les ateliers sont des lieux d’apprentissage et que la diffusion des œuvres permet à l’artiste de s’intégrer.

Plus tard, dans les années nonante, avec André Stas, nous avons proposé le terme « d’art différencié », non pas pour catégoriser la pratique artistique des personnes en situation de handicap, mais plutôt pour éviter de mal la nommer. En effet, de nombreux ateliers naissants se revendiquaient alors de l’« art brut », comme si l’appropriation de ce label suffisait à légitimer leur démarche de création.

Aujourd’hui, les pratiques en atelier sont reconnues parce que le travail se fait majoritairement là. On commence aussi à comprendre que ces pratiques apportent une vraie différence qualitative.

Comment s’est opéré le développement des Créahm à partir de votre idée initiale ?

Beaucoup d’initiatives sont nées d’un désir personnel couplé à la possibilité d’obtenir des subventions pour maintenir l’activité. Pour être reconnu par l’éducation permanente, par exemple, il fallait être présent dans plusieurs villes. En plus de celui de Liège, il y a eu un Créahm à Bruxelles, à Mons, à Tournai… Et même en Bulgarie ! (Rires).

J’avais cette énergie. Il en faut pour sans cesse avancer, même si aujourd’hui, je travaille plutôt sur des projets. Le dernier Créahm que j’ai fondé, en Provence, était en zone inondable, une situation difficile. Administrativement, nous avons essayé de créer un ESAT artistique, mais c’était très complexe. La fin du projet a été très dure tant pour les intervenants que pour les personnes handicapées et leur famille.

Ce que nous expérimentons, c’est qu’il y a le combat pour se maintenir, mais également une dynamique propre aux ateliers à trouver : quel était votre ressort ?

Ce qui dynamise l’atelier, ce sont les projets spécifiques.

Il y a aussi un prérequis : la sensibilité artistique de l’artiste-accompagnant. Qui doit être réellement présent : rien de pire qu’un animateur qui dessine dans son coin pendant que l’atelier se déroule. La solution, pour moi, c’était de travailler beaucoup avec des contrats à mi-temps pour que les artistes-animateurs conservent leurs propres espaces de création.

Les projets sont aussi indispensables pour créer du lien, pour que le Créahm ne se referme pas sur ces artistes. Éviter le repli fait partie de la dynamique de l’atelier, comme faire intervenir des artistes extérieurs.

Quels sont les projets qui vous ont marqué ?

J’ai beaucoup aimé Les Épouvantails : 365 épouvantails plantés dans un champ à Comblain-au-Pont. Les écoles et les particuliers pouvaient participer à leur création, chez eux ou ensemble. On avait fait venir des bennes de la déchetterie parce qu’il y avait des ateliers de couture, de soudure… Tout le monde y a mis la main et ces 365 épouvantails plantés, c’était quelque chose.

Il y a eu aussi le projet Carrousel, la création d’un manège que nous avions l’intention de poser devant le bâtiment pendant la Foire de Liège. Mais les forains ont refusé tout net. Après quelques tournées mémorables en Belgique et en France, le carrousel a terminé son parcours sur le toit du Créahm !

C’est l’idée de projets collectifs, où chacun·e peut trouver sa place ?

Oui, mais aussi de sortir l’art hors les murs. L’un de mes plus beaux souvenirs reste la tournée européenne d’une exposition collective d’artistes issus des douze pays membres (à l’époque) – réalisée en 1986 grâce au soutien d’IBM Europe. L’exposition se déployait à la fois dans les salles et dans la ville. Tandis qu’une sélection d’œuvres circulait de lieu en lieu, une autre présence s’imposait dans l’espace public : sur les panneaux d’affichage grands formats, des œuvres originales réalisées par les artistes exposants annonçaient l’exposition. Elles transformaient la ville en galerie à ciel ouvert.

J'allais oublier un épisode déterminant en 1981 : l’installation des ateliers du Créahm dans le bâtiment du Trinkhall (aujourd’hui musée), propriété de la Ville de Liège. Nous l’avons occupé sans autorisation pendant près de deux ans, avant d’obtenir finalement un bail. L’organisation d’une exposition internationale cette même année a servi de prétexte pour s’y installer… et ne plus repartir. C’est à partir de ce moment qu’a été constituée la première collection « d’art différencié », qui forme aujourd’hui le socle de la collection du musée Trinkhall.

En 2025, le prestigieux Turner Prize britannique a été décerné à l’artiste Nnena Kallu, qui travaille au sein de l’atelier ActionSpace. Est-ce que vous aviez l’intuition d’être à l’origine d’une idée qui surgirait dans le monde entier quand vous avez commencé ?

Non… En 1975, j’étais vraiment passionné par cette découverte et je n’étais pas conscient d’être, quelque part, pionnier et qu’en même temps naissait, dans différents endroits au niveau international, des initiatives comparables.

Bibliographie

Être avec. Une histoire du Créahmbxl, Luc Boulangé et Amandine Servais, Éd. du Trinkhall, 2020.

Les autres : expressions artistiques chez les handicapés mentaux, Luc Boulangé et Jean-Luc Lambert, Mardaga, 1982, 142 pp. <épuisé>

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